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Forest Dweller Inc - Atmospheric Black Metal - Canada - 15 Juillet 2016 - 6 titres – 51 minutes

Il est toujours légitime de se poser la question, encore plus lorsque les extrêmes sont impliqués dans l’équation. Alors posons-là. Reste-t-il des choses à dire en matière de Black Metal, depuis les années 80 ? Beaucoup vous répondront que le peu à exprimer l’a été il y a très longtemps, plus ou moins bien, d’autres au contraire vous diront que le meilleur reste peut-être à venir. Après tout, peut-être que Lucifer a adopté la même ligne de conduite que son ennemi juré. Il enverra ses plus valeureux guerriers en dernier… 

Pas facile pourtant de se faire une place au soleil noir de la misanthropie et de la haine. On recycle de vieux riffs, dans un désir « d’authenticité », ou au contraire, on noie les guitares dans des arrangements modernes pour tenter d’en extraire quelque chose de différent, sinon de novateur. Ou, autre possibilité, on nage à contre-courant, sans oublier le sens de la vague.

Et c’est un peu la conduite adoptée par ce duo Canadien qui nous propose en ce mois de juillet 2016 son premier longue durée.

 

VOW OF THORNS, selon l’histoire, c’est d’abord une impulsion en solitaire, celle de Kevin Hawthorne, qui a joué sur les lettres de son nom pour établir son projet en solo. Mais l’homme a vite partagé ses idées avec son complice Dustin Richards, maniant tous les deux les guitares, pour justement essayer de les faire sonner autrement, de leur donner un écrin à la mesure de leur ambition. Cette ambition se matérialise autour des six pistes que l’on retrouve sur ce LP initial, qui n’a pas choisi la voie de la facilité et qui s’amuse de longueurs, en essayant justement de ne pas les faire paraître comme telles. Avec deux segments écrasant allégrement les dix minutes, et un triptyque thématique qui une fois réassemblé taquine les vingt, l’option pouvait sembler risquée et promise à une redondance cyclique pesante et éprouvante. Et pourtant, c’est bien l’inverse qui s’est produit. Car les idées, une fois mises en pratique révèlent une richesse musicale inouïe, qui se joue des cloisonnements, et qui n’hésite pas à utiliser la mélodie et son contrepoint brutal pour parvenir à ses fins.

 

Les noms d’AGALLOCH, de FEN, WOODS OF YPRES ou de WOODS OF DESOLATION ont été employés à dessein par leur management pour tenter de situer les deux Canadiens. Si les comparaisons ne sont pas incongrues, il est toujours utile de savoir que le monde de VOW OF THORNS est unique en son genre, et ne doit rien à ces références imposées. Leur Black Metal est libre, exempt de toute contrainte, et fait souvent appel au Post Metal, au Doom, à la musique atmosphérique, et même au Post Rock dans ses accalmies les plus paisibles. En gros comme en détail, Kevin et Dustin sont des compositeurs et instrumentistes affranchis de toute obligation, et laissent dériver leur inspiration au gré de longues digressions souvent pertinentes et émouvantes, parfois brutales mais sans condescendance ni facilité de ton. Il faut pouvoir s’immerger dans cette mer de sensations pour en émerger l’esprit libre, mais le défi, aussi dur à relever soit-il, en vaut largement la chandelle.

 

Rien que la sublime introduction « Farewell To The Sun Part I » justifie amplement l’écoute de cet album. Rarement mélodie n’aura si bien collé à ses principes, et cette longue partie de guitare harmonique nostalgique, qui se meut le long d’une rythmique paisible et ondulante, évoque à merveille les derniers instants d’un soleil qui ne se lèvera peut-être plus jamais. Ce triptyque est sans aucun doute le point de focalisation le plus intense de ce premier effort, et résume en trois chapitres la démarche personnelle des Canadiens.

Lancinance tout sauf itérative, fulgurances de colère instrumentale, voix qui s’égosille comme ses mentors d’autrefois, et duo basse/batterie complètement en osmose avec les notes s’écoulant des cordes. Rien de plus que ce qui est nécessaire, pas de sentiment factice, de l’authenticité, et une volonté d’aller ailleurs, là où le Black Metal n’est qu’un moyen d’expression et pas un but de raison. 

Outre ce grand œuvre, « Meeting On The Astral Plane », le morceau d’ouverture, est aussi un point fort de cette première réalisation d’ampleur. Un riff redondant qui profite de percussions lourdes, et qui soudain dégénère en mid tempo sautillant, avant de s’affaler sur un Doom Black corrosif, c’est une prise de position affirmée et décalée qui dès le départ, vous avertit.

Dans ce monde-là, les choses sont différentes. En choisissant de ne pas choisir, le duo Canadien s’ouvre bien des horizons, entremêle le Heavy Metal et le BM, teinte d’harmonies discrètes la noirceur de son opinion, et ne le cachons pas, séduit.

 

Lâché en avertissement, « Doomed Woods » se pose en antithèse parfaite et adapte son développement à son intitulé. La pénombre s’épaissit, les guitares se fatiguent, et les arpèges soutiennent les accords lâchés avec peine. Le chant continue son travail de sape, tandis que les arrangements se font plus denses, jusqu’à cette cassure centrale qui s’affole enfin et laisse quelques blasts percer l’épaisse cuirasse d’apparente lenteur. Doom créatif, Black intense, changements d’orientation pour un final qui s’accorde plus facilement de l’éthique d’origine du groupe et qui prend un plaisir sadique à confronter la lourdeur la plus éprouvante et la violence la moins latente. Toujours sur un format long, Kevin et Dustin brodent des thèmes complémentaires, ne manquent jamais d’idées pour rebondir. Et si la cohésion est de mise, la variété est en place, tant est si bien que si l’on ne perd jamais le fil rouge de vue, on change souvent de position, sans oublier où l’on est. Une gageure, réussie, pour un album qui finalement propose des pistes, que chacun explorera selon son bon vouloir et son humeur du moment. 

Alors oui, le Black Metal a encore des choses à dire. Farewell To The Sun fait partie de cette catégorie d’albums inhérents au style, mais qui savent s’en affranchir, sans le trahir. Une autre façon de partir à la rencontre des ténèbres pour y chercher la lumière.

Et surtout, une musique dense et riche, qui sait jouer des opposés pour mieux se recentrer.

 

Un bel adieu au soleil pour une nuit illuminée d’étoiles de la mort.