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Broken Limbs Recordings - Heavy Sludge is Heavy - USA - 16 Septembre 2016 - 2 titres – 20 minutes

Mes potes de Broken Limbs continuent de saper les fondations de la musique contemporaine à grands coups de sorties toutes plus nihilistes et sans compromis. C’est une tactique de frappe de biais, qui rend la terre meuble sans que l’on s’en rende compte, et je pense pouvoir affirmer qu’à un certain degré, ça fonctionne. L’auditeur glisse petit à petit dans les affres d’un underground toujours aussi boueux et poisseux, sans vraiment chercher à s’en extirper. En témoigne ce nouveau split qui joint les forces de deux combos US plus ou moins fameux, SEA OF BONES et RAMLORD.

New Haven d’un côté, le New Hampshire de l’autre, deux visions assez opposées d’une approche plus ou moins commune pour une cohésion de fond qui diffère dans le ton.

 

Ce split, disponible en version digitale le sera en superbe version vinyle dès la mi-septembre, et après écoute, je vous conseillerai d’ors et déjà d’en réserver un exemplaire. Vous aurez le choix entre le traditionnel noir et un sémillant orange brillant, mais au vu de la teneur des sillons de cette sortie, j’aurais tendance à vous aiguiller assez précisément vers la première possibilité. En effet, ce nouvel effort commun ne laisse que très peu filtrer la lumière, même si un effort de musicalité est à noter du côté des RAMLORD. A l’inverse, n’attendez aucune empathie mélodique de la part des SEA OF BONES. Leur vacarme est l’image sonore parfaite de leur patronyme, ce qui vous en conviendrez place la barre très…bas.

 

SEA OF LORD justement, dont Cosmo Lee de Decibel Magazine avait dit qu’ils étaient encore « plus déprimants que les NEUROSIS » ; La comparaison est frappante et un peu facile, mais avec un unique morceau de dix minutes tel que « Hopelessness and Decay », le doute n’est pas longtemps permis.

Trio formé il y a plus de dix ans (Gary – basse et chant, Tom – guitare et chant, Kevin – batterie et chant), SEA OF BONES se complaît dans une musique sombre, lourde, poisseuse et extrêmement dense. Souvent comparés aux MASTODON, SWANS ou autres BURIED AT SEA, ils s’amusent beaucoup à triturer le Sludge pour n’en extraire que ses essences les plus noires et les moins contemplatives. Déjà responsables d’un bon paquet de sorties (je vous renvoie vers leur Bandcamp pour une liste plus ou moins exhaustive), on peut résolument affirmer qu’ils se placent souvent à la limite du Sludge le plus lourd et du Post BM le moins complaisant, frisant les fréquences graves avec facilité, et striant leurs titres d’effets sonores parfois assez stridents. Le résultat ? Une longue progression en dents de scie limée, qui avance comme un pachyderme neurasthénique soudain secoué par des pulsions incontrôlables.

Le morceau présent sur ce split ne diffère pas vraiment de leur répertoire usuel, mais développe une gigantesque lourdeur suffocante, avec en exergue une infra basse qui vous aplatit les tympans, et de multiples arrangements qui accentuent encore plus le malaise ambiant. Une forme extrême d’un style déjà extrême à la base, presque Funeral Doom parfois, si ça n’était pour ces (ce ?) riff(s) vraiment ancré(s) dans une réalité Sludge à la NEUROSIS justement…Sauf que NEUROSIS n’a jamais joué de Sludge…Mais refermons là la parenthèse.

 

Le cas des RAMLORD est éminemment différent. Jan (Usurper tongue and nihil resonance), Ben (Blastphemous degradation of the human spirit) et Mike (Incantations of reverence and sub-frequency despondence), aiment abuser des substances et pensent au suicide, pourtant leur musique n’est pas dénuée d’une certaine forme d’espoir, un peu vicieux et contrit certes, mais en tout cas moins tué dans l’œuf que dans le cas de leurs compagnons de route de SEA OF BONES. Certes, leur musique n’est pas forcément indentifiable. Loin des obsessions Sludge de leurs camarades de jeu, les trois Américains semblent plus à même de se laisser séduire par une musique plus centrée sur les dérives seventies un peu Rock sur les bords, tout en conservant leur ADN Hardcore prononcé.

En découle un unique morceau aussi, de plus de dix minutes aussi, « Incarceration of Clairvoyance (Part Three) », qui passe par toutes sortes d’ambiances, évoquant aussi bien les premières heures de Tom Warrior que HAWKWIND, en tirant même une révérence au psychédélisme déformé des VIRUS.

 

On pense parfois BM, de très loin, et assez primaire en l’état, et le son un peu grésillant rappelle d’ailleurs certaines démos parues sous le manteau à la fin des années 90. Difficile toutefois d’étiqueter ce trio d’iconoclastes de l’étrange qui ne parviennent pas vraiment à dégager un consensus de style. Mais c’est certainement volontaire, et l’écoute de cette unique piste ne vous en dira pas plus sur eux, alors autant vous plonger dans leur discographie pour tenter de percer le mystère. Mais c’est évolutif dans le basique, c’est progressif et linéaire à la fois, et ça provoque une jolie collision entre les débuts du BM le plus élémentaire et le Rock psyché nordique des années 2000. 

Un split donc, deux groupes, deux morceaux, et une belle osmose dans la différence. Au moins, même si les deux uniques pistes sont développées au-delà de toute raison, vous n’aurez pas l’impression d’écouter une unique oraison scindée en deux groupes de pleureuses.