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BOH Records - Epic Progressive Metal - Canada - 15 Octobre 2016 - 13 titres – 65 minutes

La technique pour la technique, non, trop rébarbatif et egocentrique. Le Progressif pour le Progressif, histoire de caser un maximum de plans plus ou moins logiquement imbriqués, non plus. Du Progressif uber technique pour bien montrer à ses petits camarades à quel point son niveau est impressionnant, encore moins. La musique n’est pas une compétition, et les musiciens qui la pratiquent ne sont pas des animaux de foire. Par contre, la technique au service d’une musique progressive intelligente, sensible et disons-le, « humaine », je dis oui.

Sincèrement, massivement, immédiatement. 

Le cas d’aujourd’hui est-il pour autant un cas d’école ? C’est une possibilité, mais outre ces questions en forme d’exutoire, admettons quand même que l’exemple de Dominic Cifarelli est assez fascinant en soi.

 

Un peu d’histoire à son propos. Dominic Cifarelli est un guitariste émérite, qui comme Gérard Manset voyage en solitaire, et qui a fait ses gammes au sein de PULSE ULTRA. Après la séparation de son groupe, l’homme se lance dans de longues jams nocturnes, tout en abusant de mangas et de dessins animés Japonais assez violents. Des occupations comme tant d’autres en somme, mais qui une fois associées produisent un effet choc dans son esprit, et le mènent  une réflexion profonde. Et s’il était possible de combiner ces deux hobbies au sein d’un même projet ? Associer la violence graphique de l’art animé du soleil levant, et la technique personnelle instrumentale qu’il développait au gré de collaborations diverses ou d’exercices en solo ? Ainsi naquit le projet THE CHRONICLES OF ISRAFEL, qui en 2007 fit paraître son premier LP, Starborn, Tome I sur le label Bridge Of Hands. Mais qui est donc ISRAFEL ? 

Un personnage inventé de toute pièce, essayant de se découvrir lui-même et de retrouver sa terre natale. En gros, le héros d’une saga à venir, qui malheureusement ne connaîtra pas de suite avant…neuf ans. Hiatus, demande excessive des talents de guitariste de Dominic par des combos plus ou moins illustres (le projet SCARS ON BROADWAY avec Daron Malakian et John Dolmayan de SOAD, Billy Ray Cyrus), et finalement, en 2014, la résurgence de cet ancien concept pour un nouveau tome à écrire, qui prendra deux ans à réaliser, mais qui aujourd’hui se concrétise sous la forme d’un second LP de plus d’une heure, qui ramène notre héros à la surface pour de nouvelles aventures…

 

Intéressant. Diablement intéressant. Certes, le parcours du Canadien est classique (bien qu’il soit depuis relocalisé à Los Angeles), et typique de ces instrumentistes qui occupent une grande partie de leur carrière en versant dans des partenariats plus ou moins fertiles, mais je ne peux m’empêcher de penser que le concept THE CHRONICLES OF ISRAFEL est un des axes d’approche les plus intéressants que j’ai pu connaître ces dernières années. Thématiquement, chacun jugera de la pertinence du récit développé, assez naïf en soi, mais musicalement, la chose prend une dimension beaucoup plus profonde et…multiple. 

Si au niveau promotion, le terrain des influences couvert est assez vaste et plante les graines de références telles que DREAM THEATER, DEVIN TOWNSEND, PERIPHERY ou MESHUGGAH, la réalité pour une fois correspond bien à cet étalage de comparaisons assez flatteuses. Il est certain que les compositions de A Trillion Lights - Tome II doivent beaucoup aux artistes sus mentionnés, avec une emphase particulière sur une osmose entre la technique mélodique des anciens de Berklee, les errances mystiques spatiales de Devin « Ziltoïd » Townsend, et l’appui rythmique mathématique des Suédois de MESHUGGAH. Et si le mélange vous semble légèrement peu homogène, rassurez-vous, il l’est. Car Dominic Cifarelli est parvenu avec ce deuxième tome d’une histoire dont on ne sait si elle connaîtra une suite, à unir les qualités de tous ces musiciens tout en y ajoutant sa patte de guitariste volubile et productif. 

En tant que compositeur, le Canadien est ambitieux. En tant qu’instrumentiste, il est attachant et volontaire, éminemment capable évidemment, mais surtout, passionnément amoureux de sa musique qu’il joue avec le cœur.

Il est très difficile de décomposer en pistes ce deuxième effort sous la bannière THE CHRONICLES OF ISRAFEL,puisque le tout a été pensé comme un concept, et s’avère d’une unité globale assez massive. On peut l’aborder sous plusieurs angles, en partant bien sûr d’une focalisation centrale, le jeu en lui-même de ce guitariste si atypique. L’homme aime associer des riffs aiguisés et agressifs à la manière du Petrucci de Awake ou de Train Of Thought, et des soli incendiaires, qui se partagent entre sextolets en fusion et digressions harmoniques sensibles. Son bagage est indéniable, et souvent au service d’une musique assez naïve en soi mais assez riche dans ses fondements, et le partage entre morceaux épiques et violents et passages en volutes délicates relativement soignées (« Hatred In My Heart ») est assez équilibré, même si l’énergie prédomine.

 

On sent que certaines idées sont recyclées d’un titre à un autre, même si quelques inflexions purement Néo viennent troubler le cheminement logique (« Violet Empress (Last Love) », genre de mash-up entre DT et LINKIN PARK), mais l’ambition réaliste dont fait preuve l’auteur finit par susciter l’enthousiasme, et A Trillion Lights - Tome II se transforme alors en aventure musicale décalée dont il est difficile de s’extraire. La durée des morceaux est variable, l’homme ayant opté pour des formats plutôt concis, sans oublier pour autant de se lâcher sur un final homérique. « The Turning Of The Heavens » se permet donc un peu moins d’un quart d’heure de synthèse des pistes proposées en amont, et savoure une entame particulièrement délicate sur fond de solo doucereux, avant de laisser éclater la poudre d’une rythmique typiquement DREAM THEATER dans ses instants les plus épiques. On retrouve d’ailleurs le souffle brûlant des épopées les moins bridées des Américains progressifs, couplé à la contemplation homérique de notre Devin adoré, qui aurait certainement pu caser aussi quelques plans bien Thrash au sein de sa Némésis SYL. 

De nombreux titres méritent l’attention, mais je placerai en avant le très efficace « I Remember » qui s’autorise quelques parties brutales fort puissantes, tout en privilégiant un mid tempo syncopé inhérent à l’école Néo alternative US du début des années 2000. Sans jamais se départir d’un sens mélodique aigu, Dominic parvient à trouver le juste milieu entre sauvagerie technique et caresse mélodique sensible, effleure une myriade de genres sans en avoir l’air (Thrash, Néo Thrash, Néo tout court, Heavy Metal, Hard-Rock mélodique), et traite le tout sous un prisme Progressif assez inspiré en soi, quoique parfois un peu bavard et redondant. La place laissée aux claviers est intéressante et offre un complément enrichissant les parties de guitare, et finalement, ce deuxième album en quasi solo est presque une réussite globale dont les rares défauts restent mineurs, comme certaines gammes revisitées pour l’occasion.

Vous en voici une bonne de revisiter un gros pan de l’histoire d’une musique qui parfois en fait trop, mais qui de temps à autres sait se montrer assez sensible pour évoquer des images sonores apaisantes. Gageons que dans quelques années, Cifarelli y donnera suite, à moins qu’il ne mette définitivement son talent individuel au service d’autrui. Ce qui serait fort dommage au demeurant.