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Les Acteurs de L’Ombre Productions - EsotericBlack Metal - France - 16 Septembre 2016 - 5 titres – 47 minutes

La Suède, la Norvège, les USA, l’Allemagne, le Canada, la Russie, dans une moindre mesure l’Ukraine, la Pologne, mais… 

Mais si finalement l’essence même du Black Metal le plus créatif et aventureux se trouvait ailleurs ? On serait tenté de le croire au vu de la multiplication, non des pains, mais des sorties toutes plus essentielles les unes que les autres qui secouent notre beau pays sur ses bases les plus solides depuis quelques années. Oui, soyons fiers. La France est devenue le berceau d’un BM extraordinairement fertile. Fini le temps des cerises et des plagiats malhabiles, une nouvelle ère est à célébrer, celle d’une certaine et indéniable domination d’un style pourtant très exigeant.

 

En préambule, remercions ceux qui ont rendu cet état de fait concret, ces fameux labels indépendants qui effectuent un travail gigantesque pour promouvoir des artistes qui prennent suffisamment de risques. Ces labels sont des acteurs de l’ombre, qui mettent la créativité en avant, sans cesse, en croyant au potentiel de musiciens bien décidés à exploser les conventions. Et parmi ces acteurs de l’ombre, il convient d’en mettre un plus en avant que les autres. Les Acteurs de l’Ombre justement. Encore une fois, culot maximal pour effet optimal, digipack superbe et soigné, et foi indéfectible en l’underground national. 

Leurs sorties ne m’ont jamais déçu, bien au contraire. Et cette fois-ci pas plus que les autres. Ils ont misé sur un cheval noir sorti de nulle part au galop, monté par deux jockeys étranges, masqués, à la casaque noire comme leur cravache, et dont le nom évoque bien des images sonores ténébreuses.

PENITENCE ONIRIQUE.

Le duo (Bellovesos : Compositions et Diviciacos : Psalmodier) nous propose donc en ce mois de septembre son premier longue durée, sans passer par la case EP ou démo. Une jolie assurance qui trouve sa justification dans les cinq morceaux de ce premier album qui risquent d’en surprendre plus d’un. Même dans la caste des fans indécrottables du BM le plus abscons et libre. Et pourtant, après avoir religieusement écouté leur album, on constate que les moyens employés ne diffèrent pas vraiment d’une certaine « tradition ». Guitares, en mur de son, basse en appui, rythmique infatigable en chien de fusil, et bien évidemment, des vocaux de fiel qui se répandent sur l’autel du bon goût. Ainsi, l’approche est classique. Ce qui l’est moins, c’est ce rendu terriblement fertile et intense qu’on n’avait pas entendu depuis…très longtemps.

 

Avec en cerise sur le gâteau putride, des visuels fabuleux travaillés par Mathieu Voisin, V.I.T.R.I.O.L est plus qu’un simple album de Black ésotérique comme ses auteurs se plaisent à le définir. C’est une déclaration de guerre à l’implication timorée de groupes qui se contentent d’effleurer la surface du Styx pour tenter d’effrayer la jeune génération qui n’a pas connu les traumas sombres de ses aînés. En cinq titres aussi développés qu’une longue homélie, les originaires masqués de Chartres redéfinissent le Metal sombre tel que nous l’avons toujours connu, en adaptant ses racines à une approche parfaitement contemporaine. Une musique riche, basée sur une attaque constante des sens, utilisant un tir de barrage ininterrompu de guitares en délié symphonique mais abrasif, soutenu par le mitraillage d’une rythmique oppressante et en mouvance constante.

Tout ceci vous paraît simple dans les énoncés, mais l’est beaucoup moins dans les faits pourtant. Un seul mot pourrait résumer la technique du duo pour éprouver votre patience. Intensité. Celle-ci est la même dans les passages les plus violents et rapides que dans les instants les plus introspectifs et troublés, à tel point qu’il est envisageable de considérer ce premier LP comme une ode en continu à la noirceur musicale la plus inextricable. 

Musicalement parlant, pas d’artifices. Le sempiternel axe guitare/basse/batterie/chant, pas de claviers, pas de cordes, juste l’essentiel, qui pourtant sonne comme un orchestre symphonique macabre. On pourrait à la rigueur dans un désir de vulgarisation affirmer que PENITENCE ONIRIQUE sonne comme un savant équilibre entre la démence pompeuse du EMPEROR le plus absolu, et la folie macabre du MAYHEM de De Mysteriis Dom Sathanas/Wolf’s Lair Abyss, mais si l’image convient, l’intention est inconsciente puisque le duo Français ne fait que suivre son propre chemin.

Ce premier album est d’une écoute difficile ne le nions pas. Ses morceaux sont très longs, l’apothéose étant atteinte lors de l’intermédiaire « Le Sel », qui dépasse les dix minutes, mais à vrai dire, toutes les interventions sont développées au-delà d’une certaine raison, puisque l’incarnation la plus brève, « L’Âme sur les Pavés » (dispo sur leur Bandcamp en écoute) atteint quand même les huit minutes et trente-six secondes.

Mais que faire de ces données temporelles ? Rien, sinon dire qu’elles sont adaptées à la démarche de grandeur du groupe. Rien de plus.

 

Et si l’ouverture déstabilisante du phénoménal « L’âme sur les Pavés » laisse pantois de son énorme déflagration, je dois admettre que le morceau éponyme est celui qui m’a le plus impressionné en définitive. Après une longue intro basée sur quelques arpèges électriques à peine soutenus par une basse à l’économie, le thème explose soudain dans un accès de rage tétanisant, comme si la litanie de guitare faisait trembler les parois d’une caverne profonde de ses accents mélancoliques. Le tempo en mid dégénère soudain en blasts assourdissants, tandis que la voix se pose plus en accompagnement qu’en lead, et la chanson suit alors une progression intense qu’on pourrait rapprocher des travaux les plus opaques des Suédois de TERRA TENEBROSA. Ambient BM ? Le terme parait trop facile, mais c’est pourtant ce qui ressort d’une analyse sensorielle… 

« Carapace de Fantasmes Vides » suit le même schéma que les quatre intonations précédentes, et referme donc cet album avec une grandiloquence humble, qui témoigne d’un potentiel gigantesque pour ce duo décidemment surprenant.

Il est très difficile de croire que ce BM « nouvelle vague » ne soit qu’un coup d’essai. Il fait preuve de tant de maîtrise dans la composition, l’instrumentation et la mise en forme qu’il paraît être le fruit d’une longue préparation et réflexion, et surtout, le travail d’une carrière d’un groupe affirmé, et non le premier jet d’un duo en devenir.

La scène française et ses groupes n’en finiront donc jamais de nous surprendre et de dépasser leurs concurrents par leur audace. Et tant qu’il existera des labels comme Les Acteurs de l’Ombre pour les en sortir, le BM national continuera sa spectaculaire avancée vers les tréfonds des abysses.   

 

Avec V.I.T.R.I.O.L, attendez-vous à l’impossible. Qui finalement, est bien Français.