EnablerCentury Media - Metallic Hardcore - USA - 7 Août 2015 - 13 Titres, 42 Minutes

Jeff Lohrber sait ce qu'il veut. Depuis qu'il a formé ENABLER a la fin des années 2000, il a pris les choses en main, a assuré son avenir comme bon lui semblait, et n'a fait aucune concession. Ni au système, ni au business, ni à ses compagnons de route. Etre décidé et volontaire, sont des qualités indéniables. Qui deviennent encore plus respectable lorsque l'art qui en découle mérite les honneurs. Rien ne semblait pouvoir extraire ENABLER de la masse toujours plus grouillante de combos Hardcore, genre qui multiplie ses interventions et incarnations à vitesse grand V, dans l'Underground, voire même un peu au Middle of the Road, timidement...Le Hardcore deviendrait il fréquentable? Hype? Trendy? Possible, les hipsters musicaux s'emparent de tout...Mais s'il y a une chose que je sais, c'est que si cette abomination arrive, rien ne pourra être reproché à l'ami Jeff...

Car depuis sa première démo, Savior For A Fallen Hero, sortie en 2009, alors même que son groupe était encore une idée dans l'oeuf, il n'a eu de cesse de repousser ses limites, qui sont les mêmes que celles de la brutalité, de la concision, et de l'absence de compromis. Jeff n'appréhende la musique que sous son angle personnel. Il faut que celle ci soit la plus puissante, la plus compacte possible, sans tomber dans le chaos, le bruit, ni le Noisecore. All Hail The Void avait pourtant fait grand bruit. Et La Fin Absolue du Monde encore plus. Leur écho fut tel que le mastodonte Century Media commença à s'intéresser de très près à ces boucaniers de l'Ohio. Signature, distribution Européenne, tournée avec EYEHATEGOD, les choses avaient commencé à s'emballer. Et ça, Jeff l'avait bien senti. Alors pour bien mettre les choses au point, à peine un an plus tard, il se charge de tous les instruments, et élabore Fail To Feel Safe point par point, tout en gardant cette spontanéité qui lui est chère...Et il a bien choisi son titre, car sur cet album, rien ne rassure, ni ne caresse dans le sens du poil. Mais tout est concentré, violent, abrupt et décidé. Et puis, lorsqu'on préfère l'option cocooning, on écoute pas de Hardcore, point. Le Hardcore est un coup de poing, un regard lucide sur la société, la réalité, une assimilation des dangers modernes, des injustices. Et cette prise de conscience passe par une violence musicale inévitable. Et de ce côté là, ENABLER fait partie du peloton de tête des agresseurs sonores sans empathie. Point aussi.

Enregistré aux Silver Bullet studios par Chris Teti et Greg Thomas, la même équipe qu'on retrouvait aux commande du premier LP, et enrobé dans une pochette signée Chris Smith (l'illustrateur de La Fin Absolue du Monde), Fail To Feel Safe est un cas d'école, et une affaire d'honneur. Celle que seuls les puristes peuvent comprendre, signer la meilleure musique possible, la plus puissante, la plus efficace, sans pour autant tomber dans les automatismes ni le minimum syndical de la haine. Sur ce nouvel effort, ENABLER a repris les choses là ou son prédécesseur les avait laissées, tout en poussant le concept encore plus loin vers la perfection. Treize morceaux pour quarante deux minutes de musique, et rien à jeter, à occulter ou a pointer du doigt.

Les éléments clé de la carrière du groupe sont toujours là, de plus en plus pertinents et efficaces. Car pour résumer le but du jeu, on pourrait sans crainte affirmer que Fail To Feel Safe se situe à la croisée de plusieurs chemins. Certes, le propos général reste ce Hardcore fortement métallisé, mais d'autres éléments restent à prendre en compte, et au final transforment ENABLER en point de chute de tendances, Hardcore bien évidemment, mais aussi Métal, Death, Crust, et presque Black dans la densité parfois. Mais loin d'être un foutoir vaguement organisé, la synthèse ne retient de ces vagues que leur essence première, la brutalité, la concision, et la franchise.

Franc, le mot est lâché. Tout est honnête ici. Les riffs sont parmi les plus efficaces jamais signés par un groupe Core, la rythmique se veut solide tout en se baladant dans les méandres de breaks et libertés créatives, et puis il y a cette voix...Rauque, criée, sans pause ni reprise de souffle, elle survole les débats avec une harangue qui prend aux tripes, et ne relâche jamais son étreinte. Comme je le disais, Jeff Lohrber sait ce qu'il veut. Et ce qu'il veut, c'est aborder le cas toujours plus envahissant du Hardcore d'en bas, en le confrontant au Métal le plus lourd et épais, mélangeant les deux styles pour en faire émerger un troisième, comme une voie non diplomatique qui n'admet que le cri comme expression primale.

"La musique est un cri" déclarait Bernard? ENABLER ne le cite pas, mais illustre.

Pour exemple, "Malady" fait parfaitement l'affaire. Commençant délicatement par quelques arpèges électriques jaunis, ce morceau fait ensuite étalage d'un mid tempo écrasant et suffocant, comme si AGNOSTIC FRONT souhaitait en découdre avec LIFE OF AGONY ou TYPE O NEGATIVE. Les effluves brûlées rappellent même le NAPALM DEATH le plus compact, qui aurait rencontré OPETH au coin d'une rue, un soir de décembre. Rarement mélodie amère, Hardcore dru et Métal froid n'auront été mariés avec une telle emphase, et ce morceau fait presque figure de chef d'oeuvre à égaler pour les années à venir...Mais ENABLER, ce sont aussi ces interventions courtes et lapidaires, qui cavalent sur une rythmique explosive, et ne font pas de quartier, et les exemples sont nombreux. De l'ouverture presque Crust/Grind de "Suffer To Survive", au message clair, en passant par "Sinister Drifter" qui se permet quelques harmonies sur un chaos incessant de percussions qui foncent sans se poser de questions, les ambitions s'affichent sans rougir, et n'ont aucun mal à convaincre.

Même cas de figure pour le démentiel "By Demons Denied" qui rebondit de blasts en tempi martelés, toujours surplombés de cette voix à la tension maladive qui crache sa haine sans jamais manquer de salive. NAPALM, CONVERGE, TENGIL, ou même CROWBAR, le raccourci cite des références admises ou non, et les adapte selon ses humeurs.

Une basse à la Shane Embury pour une ruade sans pitié ("Haunted", presque Powerviolence), un rouleau compresseur qui aplanit tout ce qui passe devant son nez ("Isolation Sickness" son up tempo pilonné, son phrasé en tics nerveux, et son riff si mémorisable qu'il s'incruste dans vos neurones), ou encore un discours plus Core que les slogans de Roger Miret ("La Furia", implacable, guitare qui tournoie et choeurs revanchards), et je pourrais citer tellement d'autres arguments...

Alors je me contenterai d'une seule et unique conclusion, simple, limpide. Fail To Feel Safe est sans conteste possible l'album de Hardcore le plus Métal qui soit, et la pulvérisation Métal la plus Hardcore qui existe. Et surtout, la meilleure de cette année 2015, pourtant chargée. Point final. Et comme son titre l'indique, il n'offre aucune sécurité, sinon celle d'écouter une musique violente, toute en charge, intelligente, forte, inoubliable.

Attention, la barre est haute, très. Je plains les groupes pour lesquels ENABLER va ouvrir. Bienvenue au carnage.