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War On Music / Sunmask - Progressive Power Stoner - Canada - 10 Juin 2016 - 9 titres – 43 minutes

Non, non, non. Le Canada, ça n’est pas que du Black ou du Hard mélodique versant dans l’AOR de fortune, mais de bon ton.

Et non, sus aux clichés, tous les Canadiens ne sont pas des gens sympathiques qui tendent la joue gauche quand on leur claque la fesse droite. Ils savent aussi se montrer violents, enfin disons…normaux, comme tout le monde. Sauf lorsqu’ils se décident à jouer une musique rarement entendue. Dans ce cas très précis, ils font preuve de véhémence certes, mais aussi d’une bonne dose de créativité et d’audace, et sans avoir à tremper leur cordes de guitare dans le sirop. D’érable évidemment. 

Un exemple ? 

Le premier longue durée du quatuor ASTRAKHAN, qui n’a pas choisi un créneau facile pour exprimer ses vues, tout à fait personnelles.

Si vous me connaissez, et que vous avez jeté un coup d’œil aux caractéristiques techniques de l’album en question, vous vous demandez sans doute si je n’ai pas pété les plombs une fois de plus. Progressive Power Stoner ? Oui, et je vous assure que j’ai tenté de coller à la réalité la plus absolu. Redondance, mais oui, j’aurais aussi bien pu parler de Sludge évolutif, le résultat eut été le même. Car la musique des Canadiens est bien située dans une galaxie étrange, qui fait se mouvoir la pesanteur la plus extrême pour la liquéfier, et la remodeler à la convenance des musiciens qui s’amusent avec.

Ces musiciens s’appellent Jerome Brewer (batterie), Dustan Toth (basse et chant), Adam Young (guitare) et Rob Zawistowski (guitare et chant), existent sous cette forme depuis 2012, et sont d’une régularité de production presque métronomique. Un EP par an depuis 2012 (Astrakhan, The Pillarist, A Tapestry of Scats and Skin), pour un an de break en 2015 et un retour en fanfare cette année, via les labels War On Music / Sunmask qui se partagent le vinyle et le CD, mais aussi une version dématérialisée sur leur propre Bandcamp.

 

Mais parlons justement musique. Iconoclastes et éclectiques, les Canadiens le sont sans conteste. Mais ce sont aussi de furieux assembleurs qui se permettent des choses qui échappent au sens commun. Et surtout, des instrumentistes chafouins qui connaissent leur matos, et l’exploitent avec brio mais indépendance. Alors, Progressive Sludge, vous concevez sans doute le terme, mais en quoi tout ceci consiste ? Simple, tout est dans la description. Mais plus que de Sludge, je préfère parler de Stoner, pour ces guitares qui n’ont pas oublié les attaques des seventies, et le groove des CACTUS, ou le Blues occulte de Toni et Ozzy. Tiens, une formule lapidaire puisque j’en suis friand. Voyez le tout comme une association de malfaiteurs entre les KYUSS et MASTODON, puisque finalement, c’est ce qui se rapproche le plus de l’ambiance.

 

Cette ambiance est travaillée, mais spontanée et naturelle. Et puis, il faut être honnête, on ne commence pas un premier album par un premier morceau de plus de dix minutes pour faire joli. Généralement, on a un but, et précis. Et ce but, les neuf morceaux de Reward In Purpose vous l’exposent. 

En dehors de cette introduction à rallonge, qui pourtant ne se répète jamais, les interventions sont plutôt courtes. Pas plus de cinq minutes à une exception près, mais même en concentrant leur idées, les Canadiens n’en manquent jamais. « Turgid Waters » par exemple. C’est un monstre, autant le dire. Le chant se partage entre divagations éthérées et sous influence, et de temps à autres, se laisse aller à des hurlements très virils qui annoncent toujours un durcissement de ton. Les plans s’enchaînent, sans en rajouter, les cassures s’amoncèlent, mais les harmonies un peu jaunies ne cèdent pas un pouce de terrain. La basse, gironde et caressante occupe les avant-postes, et personne pourtant ne se met en avant au détriment de la collectivité. Un peu FLOYD dans l’esprit, ou OPETH débarrassé de sa nostalgie éprouvante, mais surtout, MASTODON, la première influence, qu’ASTRAKHAN s’amuse à défigurer à loisir. 

Un son ample mais rugueux, souple mais tendu, qui s’inspire de l’analogie des années 70 en l’accordant aux préceptes modernes. Tiens, «Rabbits », dans le genre, difficile de faire mieux. Un peu Doom sur les bords, mais sans le côté chiant et obnubilé par les répétitions soi-disant transcendantes, légèrement PARADISE LOST au milieu et QOTSA sur les bords, pour beaucoup d’harmonies vocales, et une ambiance tirée de la Commedia Dell Arte Italienne contemporaine et sa nouvelle scène indépendante (RESURRECTURIS par exemple).

 

Et puis parfois, ça tourne au pugilat, et ça s’emballe sans que l’on sache vraiment pourquoi, mais sans être vraiment étonné non plus. « Microcosmic Design » agace un peu le tempo, mais ne se départit pas de son instinct mélodique pour autant. Ça bastonne comme du Post Hardcore énervé, un peu comme lorsque HYPNO5E se plonge dans son reflet le plus sombre, ça enchaîne les breaks harmoniques, les lignes de chant éthérées sur fond de blasts décalés, et les riffs…tranchent. Mais finement. Boucles qui se répètent, énergie presque Thrash, enfin, un gros mélange bien hargneux, mais qui ne fait pas peur.

 

Deux interludes/pauses, qui laissent la guitare s’exprimer comme elle le mérite (« Of Sage And Other Herbs » et le très délicat et délicieux « Forgetfulness »), un « Hatchet » très heurté lui aussi qui part en vrille Groove après avoir installé une intro doucereuse en trompe l’œil, et puis le final « Hand on The Stone », qui sans ouvrir de nouvelles portes, ne referme pas les anciennes pour autant. Festival d’inspiration, ou comment superposer le chant d’Ozzy sur une structure à la MASTODON/CANDLEMASS. Le sens de l’aventure des premiers, la pesanteur des seconds, le tout trituré à la sauce Canadienne, avec cris, gorge qui s’arrache, palm mute, staccato, et tutti quanti...Encore une basse qui s’affranchit, et puis on se dit finalement que le terme de Sludge/Stoner progressif est vraiment ce qui colle le plus aux sillons de cet album. 

La prod’ est adéquate, profonde mais pas truffée d’écho inutile, les guitares et le chant sont au même niveau de mixage, et la batterie est bien sèche, mais grave dans sa frappe.

Le Space Rock confronté à la dure réalité terrienne du Sludge, embourbé dans les marais de l’esprit, une musique évolutive plus que progressive, et…un voyage. Aux confins de l’imagination.

 

Celle de ces quatre Canadiens est énorme, et un peu barrée. Mais un voyage tout confort avec guide, c’est la plaie non ?